Entretien avec Elena Varela
Réalisatrice du Film Newen Mapuche
présente du 31 octobre au 5 novembre
Odile Bouchet : Elena Varela, bonjour.
Elena Varela : Bonjour.
Odile : Tu viens présenter un documentaire tout à fait passionné et passionnant, Newen Mapuche, que tu as mis beaucoup de temps à réaliser... J'aimerais que tu nous racontes tout ce processus qui a été douloureux pour toi et pour d'autres.
Elena : Eh bien, c'est une longue histoire qui commence plus ou moins en 2004. C'est à ce moment-là que j'ai commencé une enquête, à la suite de la mort d'un garçon mapuche. Je suis allée vivre au sud du Chili et je suis restée là-bas pour faire des recherches sur l'histoire de cette communauté mapuche et... à chaque fois que je constatais différents types de violations des droits de l'homme, je cherchais pour quelles raisons le gouvernement, qui se disait socialiste ou démocratique, en arrivait à de telles violations. Et... en fait, c'est une... une recherche assez importante et passionnée, comme tu dis, parce que... dès la troisième année, j'aurais pu arrêter de travailler à cause de toute la répression présente au sud du Chili envers les communautés mapuches, envers le peuple mapuche en général. Mais j'ai continué. J'ai fait la demande pour un fonds de gouvernement, le fonds CORFO que j'ai obtenu pour réaliser le film et c'est ce qui m'a permis de faire l'enquête, le scénario, trouver les personnages, l'histoire et j'ai pu rencontrer des prisonniers politiques... qui sont très nombreux...
Odile : C'est vrai, ils sont nombreux.
Elena : … plus de cinquante prisonniers politiques. Et ensuite, en 2007, j'ai obtenu le Fonds National pour le Cinéma et j'ai retracé l'histoire des dix dernières années de résistance du peuple mapuche qui s'oppose principalement à l'installation d'entreprises forestières, aux politiques gouvernementales et... aux installations de mégaprojets hydroélectriques et d'autres encore qui se trouvent en plein territoire mapuche, vendu de manière arbitraire aux entreprises internationales, transnationales. Et puis, c'est là qu’a commencé la menace de mort et le 8...non, le 7 mai 2008, j'ai été arrêtée... accusée, au nom de lois anti-terroristes, d'avoir organisé deux braquages. Nous étions en train de filmer ce jour-là, ils ont perquisitionné la maison où nous filmions, ils ont arrêté toute l'équipe, puis ils m'ont emmenée à la prison de haute sécurité et ils m'ont soumise à un procès judiciaire pendant deux ans. J'ai été libérée récemment, le... le 20 avril de l'année dernière, de l'année 2010.
Odile : Et c'est là que tu as fini de tourner le film, n'est-ce pas ?
Elena : Oui, et au cours de ce processus... on va dire... judiciaire, le jugement a été suspendu plusieurs fois, donc j'ai eu environ six mois pour... En fait, nous avons exigé du gouvernement, comme il s'agissait d'un fonds du gouvernement... J'étais aussi accusée de ne pas respecter les conditions du fonds de gouvernement et cela faisait partie du... du procès, parce que j'étais également accusée de financer les groupes de résistance avec le fonds, c'est-à-dire le fonds de gouvernement. Donc quand nous avons exigé du gouvernement de nous laisser finir le film car il y avait aussi une limite et il y avait une... une loi qui exigeait de finir le film, donc pendant six mois je me suis consacrée à finir le film et ils m'ont donné une semaine par mois pour pouvoir voyager dans le sud et finir le film. Finalement, à la fin du jugement, j'avais tout ce qu'il me fallait pour le film, je suis sortie de prison et je me suis mise au montage. J'ai terminé l'année dernière, en octobre, le 12 octobre, la première a eu lieu au Chili, le jour des peuples indigènes et aujourd'hui nous sommes ici... voilà l'histoire.
Odile : C'est une histoire très contradictoire parce que le gouvernement te finance et t'emprisonne à la fois.
Elena : C'est vrai.
Odile : C'est-à-dire... il te permet et t'empêche de faire une même chose, c'est ça ? Donc au niveau politique, c'est complètement insensé, n'est-ce-pas ?
Elena : Oui, tu as raison.
Odile : Et donc, quelle est la situation des Mapuches maintenant ? Ce film peut les aider ? Ou comment... ?
Elena : L'intention a toujours été de faire en sorte que le film reflète un peu... pas seulement ma vision ou celle du gouvernement ou celle de la gauche, par exemple, qui soutient les groupes mapuches mais surtout leur vision à eux. Le film reflète... ma vision concernant ce que j'ai vécu pour raconter l'histoire qu'ils racontent eux-mêmes. C'est important pour eux car cela représente une revendication politique. Ça l'est pour moi aussi parce que, après le long procès que j'ai subi, les longues années de tournage, j'arrive enfin à comprendre le complot qui existe au Chili en termes politiques sur ce qui a... la manière de traiter les questions politiques concernant les peuples indigènes et le complot... les complots judiciaires qu'ils sont en train de monter contre les leaders mapuches et ceux qui défendent leur cause, par exemple.
Odile : Oui... il s'agit d'une... de la version chilienne, on va dire... mais il se passe la même chose de l'autre côté de la frontière.
Elena : En Argentine, tu veux dire ?
Odile : Oui.
Elena : En Argentine aussi, il y a... même si ça a été un peu plus lent, mais c'est déjà... entre l'année dernière et aujourd'hui, il y a eu plus de réactions... il y a davantage de processus de revendications, d'ailleurs il y a même eu des morts, et... c'est arrivé récemment sous ce gouvernement. Et puis, ce qui est intéressant, c'est de voir que le peuple mapuche, sans frontière, est en train de se soulever, car il était déjà divisé à cause des politiques des deux gouvernements... et il est intéressant de constater de nos jours que le peuple mapuche est uni en une seule... un seul peuple, un seul monde...
Odile : Il y a comme une prise de conscience, oui.
Elena : Il y a... effectivement, une prise de conscience. Les Argentins, qui m'ont bien défendue au sujet de mon arrestation, n'étaient pas familiarisés avec la problématique mapuche. De nos jours, les nombreuses choses qui ont pu se passer, en plus de mon arrestation, ont fait que le thème des mapuches est connu en Argentine... L'élite de la gauche ou l'élite intellectuelle d'Argentine ne s'en préoccupait pas et aujourd'hui elle est... un peu plus impliquée.
Odile : Mais cela fait quelques années que nous voyons des films sur les mapuches argentins, enfin... Il y a au moins des cinéastes qui travaillent depuis quelques années au sud de l'Argentine. Mais... mais ils ne trouvent pas vraiment de solution. Ce qu'ils font, c'est révéler les choses à la lumière du jour, c'est-à-dire, ils les rendent... je pense qu'il y a beaucoup d'inconscience au niveau de... c'est-à-dire, je ne sais pas comment ça se passe au Chili, concernant la conscience... par exemple à … à Santiago, le peuple mapuche est-il reconnu ?
Elena : Tu sais, la conscience est un sujet assez délicat parce que… notre conscience est domestiquée depuis la fin de la dictature. Du coup c’est un… nous sommes un peuple à la conscience domestiquée… c’est-à-dire… les médias sont le… le pilier fondamental de la formation de la conscience ou… à part ça il y a l’Histoire, tu vois, qui se transmet oralement. Dans le cas du Chili et de l’Argentine, nous autres, à cause de la dictature, nous pensions que tous les droits de l’homme étaient déjà… qu’ils avaient été… Enfin, que tous les droits de l’homme, sous la dictature, avaient été supprimés et toutes les politiques qui ont suivi, celle du devoir de mémoire, ont été les plus grandes revendications. Nous avons donc construit des statues, des musées à la mémoire des détenus disparus. Mais cela dit, les mêmes… ce sont ces mêmes gouvernements, mis en place après la dictature, qui ont continué à appliquer la répression contre les indigènes. Et… le sujet de la conscience en général au Chili et en Argentine s’arrête là, c’est-à-dire que les gens pensent qu’il n’y a plus de violations des droits de l’homme, qu’il n’y a plus de violences contre les mouvements de lutte, qu’il n’y a plus de résistance, ils croient qu’il n’y a plus d’injustice ni économique, ni politique, ni sociale. Dernièrement, le Chili est en train de prendre conscience… de la présence des transnationales, qui envahissent notre… nos terres, que cela ne touche pas seulement les Mapuches mais aussi nous, toute la communauté nationale, en Argentine aussi.
Odile : Oui, je pense que la conscience argentine est différente à cause de ce qui s’est passé en 2001, à la fin de 2001, à cause de la crise économique qui les a touchés et qui les a…tous ruinés. Du coup, là-bas, il y a eu une prise de conscience obligée… que vous n’avez pas eue.
Elena : Oui bien sûr… Il y a toujours différents niveaux de résistance… dans différents… dans les différents pays… C’est pour cette raison que l’information est très importante…
Odile : C’est sûr.
Elena : Pour prendre conscience des choses mais l’information a été entièrement contrôlée sur le plan… politique et dans les médias.
Odile : Mais je pense que c’est un fonctionnement qui est déjà… mondialisé parce qu’ici, il se passe la même chose, enfin, nous, nous n’avons pas les Mapuches…
Elena : En effet.
Odile : Mais il se passe la même chose ici, je veux dire, cette utilisation des médias pour maintenir une inconscience collective. Je ne pense pas que ce soit quelque chose propre au Chili.
Elena : Oui, je vois.
Odile : Cela a pris une autre tournure au Chili mais…
Elena : C’est un outil moderne pour contrôler l’esprit des gens.
Odile : Oui, je pense… Bon… Et… Concernant tes projets, tu continues… Tu vas continuer sur la question des Mapuches ou y a-t-il d’autres sujets qui t’intéressent… comment vois-tu ton avenir professionnel, tes projets ?
Elena : Je serai toujours attentive à la cause des Mapuches.
Odile : Bien sûr.
Elena : Le jour où… je suis toujours en train de filmer, que ce soit, par…
Odile : Oui.
Elena : Par tous les moyens possibles. Mais je pense que, étant donné que je viens de franchir une étape importante, enfin, je suis arrivée jusqu’à la grève de la faim dans mon travail… la dernière grève de la faim, donc je pense qu’il vaut mieux… laisser passer un peu de temps, pour continuer à filmer de toutes façons, pour voir si on peut reprendre et… Ce qui me plairait serait de travailler un peu sur les jugements et les complots judiciaires au Chili. Etant donné que c’est un sujet qui n’est pas, de nos jours… pas seulement… Je veux dire, pour ce qui est de la loi anti-terroriste, elle a été appliquée… ou elle est toujours utilisée pour les Mapuches, mais elle commence aussi à être utilisée pour les jeunes chiliens qui sont entrés en résistance pour diverses raisons comme… Il y a une affaire appelée « l’affaire des bombes », dans laquelle quatorze ou quinze enfants, des jeunes, enfin, de tous les âges jusqu’à quarante et quelques années qui… euh… ont été inculpés dans « l’affaire des bombes ». C’est la persécution des… des jeunes en quelque sorte qui résistent et qui sont considérés comme… comme étant peut-être… du côté des Mapuche, ou comme des groupes solidaires de Santiago, par exemple dans les zones les plus urbaines… et… et je pense qu’il est important de prendre cela en compte pour le devoir de mémoire par exemple… ou l’histoire, ce qui se passe actuellement et… je ne sais pas vraiment quels… quels sont mes projets mais il y a beaucoup de choses que je voudrais faire, j’ai pensé à beaucoup de choses.
Odile : La musique a occupé une grande place dans ta formation, n’est-ce pas ?
Elena : Oui, j’ai commencé à faire de la musique quand j’avais cinq ans.
Odile : D’accord. Et qu’est-ce que tu fais exactement ?
Elena : Eh bien, je suis chef d’orchestre… Je joue de la clarinette et du saxophone. En tant que chef d’orchestre je joue un peu de tous les instruments. J’aime me consacrer aux enfants et aux jeunes dans le domaine musical. Je compose… et quoi d’autre ? C’est de là que provient le cinéma également, c’est lié à la musique, j’ai rassemblé toute la musique d’origine indigène. J’ai des archives à la fois musicologiques et audiovisuelles et c’est pour moi aussi un autre… la musique, c’est une autre partie de mon cœur.
Odile : Et une autre partie de tes recherches aussi, n’est-ce pas ?
Elena : Oui, de mes recherches aussi.
Odile : Tu parles également de la musique à certains moments dans le documentaire.
Elena : Oui.
Odile : Et… bien… par rapport à l’application… revenons à la politique. Cette application de la loi anti-terroriste a… c’est-à-dire… a déjà… c’est une loi qui a été inventée par Pinochet, n’est-ce pas ? Par la dictature ? Elle a été instaurée à cette époque-là, c’est ça ?
Elena : Oui, elle a été créée par Pinochet.
Odile : Et donc, l’application de cette loi de nos jours n’entraîne aucune… aucune protestation, aucune ? Du moins, ça ne dérange pas un peu les gens que ce genre de loi soit appliquée ?
Elena : Comme je te l’ai dit, c’est comme un contrôle des consciences, autrement dit, Pinochet a appliqué cette loi et beaucoup de gens pensaient qu’elle avait été appliquée pour la gauche. Et, étant donné qu’avec la démocratie beaucoup de problèmes ont été réglés, les gens ont pensé que la loi anti-terroriste n’allait plus être utilisée, tu comprends ? Beaucoup de gens ne sont pas informés du fait que cette loi, durant la démocratie, n’a pas seulement été utilisée pour les peuples indigènes mais aussi pour l’extermination des groupes de gauche sous les premiers gouvernements de la démocratie. C’est cette loi qui a mis fin au mouvement Lautaro, au Front et au Mir (le mouvement de la Gauche Révolutionnaire). Et tout cela a eu lieu sous la démocratie, après la dictature militaire.
Odile : Tout à fait.
Elena : Tout cela est complètement manipulé par les médias. La communauté nationale n’est en général pas informée de ces choses. Et ensuite, il y a une période durant laquelle… il n’y a pas… On n’entend plus parler de la loi anti-terroriste et en 2002, elle commence à être appliquée sur les Mapuches. Et c’est une loi qui… a bien été contestée, a bien été l’objectif de protestations, de la communauté nationale mais surtout des gens qui ont déjà… un peu de conscience sociale et qui sont tout à fait clairs au sujet de ce qui est en train de se passer.
Odile : Et ce n’est qu’une minorité.
Elena : En effet, c’est une minorité. Donc… ce qui sert de justification est le fait qu’il y ait des lois anti-terroristes dans tous les pays. En France, il y en a aussi ?
Odile : Ici, il y a de tout. Ici, nous sommes en plan Vigipirate, ce qui est aussi une manière… de surveiller la société enfin… mais bon, ce n’est pas vraiment un plan anti-terroriste comme chez vous. Ce sont d’autres…
Elena : Outils.
Odile : Des outils qui servent à la même chose.
Elena : Bien sûr.
Odile : Bon, je te remercie beaucoup. On va s’arrêter là.
Elena : Merci.
Odile : Bon, on se recroisera sûrement par ici.
Elena : Merci.
Traduction : Virginie Reix et Camille Bosc
Source: http://www.canal-u.tv
Interview : Odile Bouchet


